La bataille des imaginaires

Les imaginaires actuels dominants valorisent des modes de vies qui se confrontent à plusieurs limites.

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Si les crises écologiques et sociales semblent avant tout matérielles – raréfaction des ressources, dérèglement du climat, inégalités croissantes – elles trouvent en réalité leurs racines bien plus profondes : dans notre culture et dans nos imaginaires.

En effet, les récits et les symboles au fondement de notre culture structurent nos valeurs, orientent nos comportements et définissent ce que nous considérons comme désirable ou possible.

Cependant, les récits dominants sont aujourd’hui remis en question puisqu’ils favorisent des modes de vie qui mettent en péril les conditions de vie sur Terre.

Des imaginaires en confrontation

Aujourd’hui, pour simplifier, deux régimes d’imaginaires se confrontent : l’imaginaire « illimitiste » face à un imaginaire « catastrophiste ». Et si une troisième voie se présentait ?

L'imaginaire illimitiste

Cet imaginaire peut prendre forme dans le récit consumériste (« je consomme donc je suis »), qui considère la consommation comme la clé du bonheur, bien souvent au détriment des écosystèmes et de la dignité humaine. Les études les plus sérieuses sur ce sujet démontrent pourtant que la qualité de nos relations sociales est en réalité le premier facteur de notre bonheur (Harvard Study of Adult Development). Ce récit nourrit un modèle linéaire productiviste qui se confronte à plusieurs limites.

Cet imaginaire est aussi entretenu par les récits de la croissance infinie et du « techno-solutionnisme », croyance par laquelle les technologies seules permettront de résoudre les crises planétaires (« les solutions techniques vont nous sauver »). Pourtant, l’effet rebond montre que la réduction de l’empreinte négative sur l’environnement d’un produit ou service grâce à un progrès technique est toujours partiellement ou complètement compensée par l’augmentation de son utilisation. Dans le cas des technologies mobiles, même si les téléphones et les réseaux sont devenus plus efficaces énergétiquement, cela conduit souvent à une augmentation globale de la consommation d’énergie et de ressources, puisque les usages (vidéos, streaming, applications) se multiplient.

Influencés par les récits actuels, il devient difficile d’agir efficacement face aux multiples problématiques écologiques qui ne cessent de s’aggraver. En réaction, un autre imaginaire émerge depuis plusieurs décennies : le catastrophisme.

L'imaginaire catastrophiste

Face à la diminution des ressources, au dépassement des limites planétaires (concept défini par Johan Rockström et son équipe du Stockholm Resilience Centre, 2009) et l’accroissement des inégalités, de nombreuses personnes prennent conscience qu'il est urgent de réduire nos consommations matérielles et de mieux répartir les richesses. Néanmoins, cette décroissance renvoie aujourd’hui à un imaginaire catastrophiste, associé au déclin, à la fin de l’abondance et du confort matériel. Or, bien qu’il rende visible les limites des récits dominants, cet imaginaire ne permet pas de mettre en mouvement l’ensemble de la société pour relever ces défis, la décroissance matérielle n’étant pas ici perçue comme un nouvel élan possible.

Face à cette impasse, il est difficile de percevoir d’autres chemins possibles. Pourtant, une troisième voie semble se dessiner pour nourrir un imaginaire écologique enthousiasmant et fédérateur à travers de nouveaux récits.

Comment faire évoluer nos imaginaires ?

Depuis un certain temps, on entend des appels à renouveler nos imaginaires en partageant de "nouveaux récits" pour transformer nos sociétés, mais concrètement ça veut dire quoi ? A partir de la littérature existante, d’une quinzaine d’entretiens et d’expériences de terrain, le mémoire de recherche "Comment faire évoluer nos imaginaires ?" vise à mieux comprendre dans quelles conditions l’imaginaire pourrait nous aider à réussir les transitions systémiques : Suffit-il vraiment de partager de nouveaux récits inspirants pour changer nos modes de vie ? Comment éviter que ces derniers ne soient réappropriés mais qu’ils contribuent réellement à transformer nos rapports au monde et nos modes de pensée ? En quoi est-ce fondamental de matérialiser l’imaginaire dans le réel et d’en faire activement l’expérience ? Comment le faire perdurer dans le temps et l’inscrire dans notre quotidien ? Et avec qui agir ?

Consulter la publication de la Librairie ADEME : « Comment faire évoluer nos imaginaires ? »

Un besoin de "nouveaux" récits ?

L'intérêt des "nouveaux" récits

Pour réussir les transitions écologiques et sociales, il s’avère donc nécessaire de proposer d’autres imaginaires souhaitables et de partager des récits écologiques inspirants et mobilisateurs.

Ces récits peuvent montrer qu’il est possible de vivre et de s’épanouir autrement qu’à travers le consumérisme, en promouvant d’autres manières de vivre ensemble et d’aspirer au bonheur. Ils peuvent illustrer ce à quoi pourrait ressembler une société socialement plus juste, plus respectueuse du vivant, de sorte à la faire advenir dans le monde réel. Enfin, ces récits peuvent contribuer à réenchanter le quotidien, en suscitant de l’émerveillement et en donnant envie d’agir pour relever ces défis.

Par le partage de nouvelles valeurs (comme la coopération, l’altruisme ou le don) et des normes sociales vertueuses (le fait-maison, la réparation, le jardinage en permaculture ou le compostage) ces narrations peuvent modifier nos représentations et nos perceptions du monde, et donc faciliter les changements de comportements individuels et collectifs (comme le souligne notamment le rapport de l'IPBES sur l’évaluation des changements transformateurs publié en 2024).

L'émergence de récits alternatifs

Promouvoir et incarner ces nouveaux récits ne revient pas à occulter les difficultés auxquelles nous sommes confrontés, mais au contraire à en parler de manière sincère et transparente. Cela consiste à montrer qu'il existe des solutions, qu'elles nécessitent des transformations profondes sur le temps long, mais qu'elles restent pour autant possibles et surtout souhaitables.

L’enjeu est de parvenir à renverser la valeur symbolique que nous attribuons aux gestes, aux choses et aux organisations : se déplacer à vélo est-il tendance ? Cultiver ses légumes est-il prestigieux ? La création de solidarités est-elle socialement reconnue ? Œuvrer pour une entreprise d'intérêt collectif est-il une fierté ? Cela montre bien le rôle clé que les communicants et, plus largement, l'ensemble des acteurs culturels peuvent et doivent jouer.

Heureusement, plusieurs récits émergents contribuent déjà à faire évoluer les représentations de la transition écologique dans tous les secteurs, qu’il s’agisse des mobilités actives ou du slow-tourisme, des low-tech ou de la mode responsable, de la sécurité sociale de l’alimentation, de l’école dans la nature, des énergies renouvelables citoyennes ou encore de l’économie de la fonctionnalité et de la coopération.

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